Ingrédient 4 – Destination papilles

En franchissant la porte vitrée de Destination Familles, au rez-de-chaussée du
43 rue d’Aubagne, je pourrais dire qu’on plonge dans le cœur de Noailles –
dans les difficultés sociales, la précarité, la pauvreté, le mal logement – mais
aussi l’entraide et la solidarité. Je pourrais dire qu’ici on tâche de construire un
monde meilleur et que ce ne sont pas des mots vides de sens. Je pourrais dire
que ce sont deux cents familles adhérentes, six cents usagers permanents et plus
de mille personnes qui fréquentent le lieu à l’année. Je pourrais dire que c’est
six salariés et un nombre exponentiel de bénévoles. Je pourrais dire que c’est un
local de cent cinquante mètres carrés et que, parfois, on est un peu à l’étroit et
qu’il faudrait le double de superficie pour travailler correctement. Dire que l’on
attend avec impatience cette Maison pour Tous prévue dans le Domaine Ventre –
serpent de mer embourbée dans les méandres administratifs et judiciaires, sans
parler de l’état des immeubles. Dire qu’on attend, patiemment, en continuant
de faire, toujours faire, de se démener pour répondre à des besoins pressants.

Je pourrais dire que Destination Familles est un kaléidoscope de rencontres et
de trajectoires de vies, parler des voisins et des personnes qui viennent de loin
en quête de soutien, des gamins en poussette et des papis avec leur cane, des
doyens du quartier et des primo-arrivants, des analphabètes et des lettrés (ce
ne sont pas toujours ceux que l’ont croit). Je pourrais dire bienvenue, marhaba,
benvenuto, bienvenido, michto avilen, bem vindo, welcome, dalal ak jam, bun
venit ou encore karibu, autant de langues que l’on peut entendre parfois dans
la file d’attente. Je pourrais parler des nouveaux agencements qui se sont créés
depuis novembre 2018, des réseaux et des partenariats, des nouvelles manières
de travailler ensemble, des nouveaux espaces de parole, des comités et des
agoras. Je pourrais dire qu’une communauté de destin s’est affirmée, un ciment,
quelque chose de solide et de fort. Dire que la voix des habitants, des associations
et des habitués du quartier est précieuse et qu’il faut l’écouter. Dire que, quoi
qu’il en soit, on n’oubliera pas.

Mais, finalement, tout ça, je ne le dirais pas. Je pousse la porte d’entrée, je
passe le comptoir de l’accueil, je salue Manon, Sandrine et Halima, je passe
devant le bureau central à la paroi vitrée, où Hervé et Lamia sont en grande
conversation, le nez sur leur écran. Je longe l’étroit couloir blanc décoré de
photos. Et me voici dans l’antre. Des tables, des chaises, des ordinateurs, une
bibliothèque conséquente. Voici la salle d’activité et la cuisine, où ça s’agite et ça
vibre, comme un nid d’abeilles. On y est ? On se détend, on respire. Embarquement immédiat. Le décollage est imminent. Destination Papilles.

Mo Abbas

Le Bouillon de Noailles remercie chaleureusement pour leur contribution à ce numéro d’Ingrédient : l’auteur Mo Abbas, l’illustrateur Azad Eurdekian, la graphiste Zeynep Perinçek, ainsi que l’association Destination Familles, Mathilde Chèvre et les éditions Le port jauni, et l’imprimerie CCI.

Des sons, des voix, des gens, des recettes :

Agneau de Boris 51
Poulet aux raisins
Porc au caramel
Crêpes aux milles trous
Velouté de carottes à l’anis étoilé

close