Ingrédient 6 – Bar du Peuple

À la mémoire de Pierre et Dominique

Difficile de ne pas mettre d’affect quand je songe au bar du Peuple. Je pourrais
essayer d’en parler par la bande, invoquer l’histoire, la géographie ou l’onomastique
mais je sais que mes sentiments me rattraperont. Voyons voir…

Le bar du Peuple se trouve à l’une des entrées du quartier Noailles, à l’angle du
boulevard Garibaldi et de la rue de l’Académie, à l’arrière de la gare de l’Est. Je ne
sais pas depuis quand il existe mais, ce qui est sûr, c’est qu’il est visible sur une carte
postale datée de 1908 où, au-dessus d’une grande bâche blanche à l’inscription
illisible, on aperçoit l’enseigne Grand Bar du Peuple (le bar faisant à peine vingt
mètres carrés, Sadia, la patronne, ne comprend pas le « Grand », qui s’est perdu
en route). Et pourquoi ce nom ? À cause de l’ex-Bourse du travail inaugurée à la
fin du XIXe dans le hall de la gare de Noailles et devenue depuis le siège de FO ?
Ou peut-être faut-il chercher plus loin encore, aux lendemains de la Révolution,
époque où la rue Jean-Roque voisine s’appelait la rue du Peuple ? Mystère et
Picon-bière…

Ici, il y a une éternité, je prenais mon café-journal quotidien et regardais les matchs
le dimanche soir avec quelques habitués et James, le patron, derrière le comptoir.
Et c’est d’ici que j’ai vu le quartier bouger, changer, se transformer, dans le bon
et le mauvais sens. Puis vinrent les effondrements. Et au bar du Peuple, comme
une catharsis collective, nous avons été nombreux, des mois durant, à tenter de
revenir de notre sidération, verre après verre sans jamais vouloir rentrer chez
nous de peur que le ciel et les toits nous tombent sur la tête. C’est ici que nous
nous réfugiions en fin de manifestations, lorsque la police chargeait et que la
fumée des gaz lacrymogènes formait une voie lactée sans étoile – longtemps, une
grenade lacrycmo trônait sur une étagère entre le calva et la tequila. Qui aurait
imaginé que ce troquet puisse prendre tant d’importance ? Car dans ces moments
douloureux, Sadia, Tata, comme certains l’appellent, a révélé toute son humanité.
Puis les choupis sont arrivés. Choupis, c’est comme ça que Sadia appelle
affectueusement sa nouvelle clientèle (Salut les choupis !), de jeunes néo-Marseillais venus de toute l’Europe et de tous les coins de France, une population multilingue et
bigarrée composée de rockers et de vélocipédistes, de musiciens et de sociologues,
de bourgeois et d’anars, de geeks et de LGBT, aux tatouages foisonnants et aux
aisselles velues, aux cheveux bleus ou aux coupes mulet, aux shorts ras-la-moule
ou aux survêts vintage. Nouvelle population qui a transformé le visage du bar, du
quartier et de la ville en général.
Il faut que je dise aussi pour finir que, ici, quand j’arrive au comptoir, je tombe
neuf fois sur dix sur une conversation culinaire. Parce qu’en dehors des éternelles
cacahuètes, chips et snacks de toutes sortes que l’on grignote en buvant un verre,
il y a surtout les plats que Sadia improvise derrière son comptoir en deux coups
de cuillères à pot avec presque rien, pour son plaisir personnel et celui de James,
et qu’elle ne manque pas de partager avec ses choupis. Et la kémia version Sadia
c’est toujours une surprise et un délice sans cesse renouvelé.
Je voudrais ici tenter de décrire l’esprit si particulier de ce bar, son cœur, son
âme. Celle de tous ceux et de toutes celles qui ont laissé une partie d’eux-mêmes
sur une table ou sur un coin de comptoir. Tant et tant de rencontres qu’il faudrait
plusieurs numéros pour les raconter. Beaucoup d’absents donc : Atlif, Hichem,
Sébastien, Valentin, Désirée, Meziane, Jean, Dadé, Marco, Patrick, Bertrand,
Jeannot et ses copains de kémia, Kevin, Mohamed, Zania et les membres du
Collectif du 5 novembre, Chan, Bryan, Eliott, Daho et tous les autres, dont je n’ai
jamais su le nom. Et il y a Pierre, patron du tabac Le Naja et Dominique, chef
cuistot à L’Entrecôte, qui nous ont tous les deux quittés cette année. Ce numéro
leur est dédié.

Un soir de très grosse affluence, tandis que Sadia se démultiplie derrière son
comptoir, Anoushka lance :
C’est plus le bar du Peuple, c’est le bar du Poulpe !
On se marre, et on boit un coup. Après tout, on est aussi là pour ça…

Mo Abbas

Le Bouillon de Noailles remercie chaleureusement pour leur contribution à ce numéro d’Ingrédient : l’auteur Mo Abbas, l’illustratrice Lucile Gautier, la graphiste Zeynep Perinçek, ainsi que toutes les personnes ayant donné de leur temps et des recettes, Mathilde Chèvre et les éditions Le port jauni, et l’imprimerie CCI.

Des sons, des voix, des gens, des recettes :

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