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Foodporn

Connectés jusque dans l’assiette

par Emile Ronger et Adan Chrysostome *

Mais qu’est-ce donc que le foodporn ?

Ce terme très évocateur désigne en fait l’action d’un internaute qui va photographier ce qu’il cuisine ou ce qu’il commande dans un restaurant ou encore ce qu’il mange.  Il le partage ensuite sur les réseaux sociaux comme Instagram, Snapchat ou Pinterest, là où  l’image est reine.

Aujourd’hui, le foodporn est un phénomène amplifié par la place des réseaux sociaux dans la vie quotidienne. Il bénéficie des avancées technologiques des téléphones portables qui permettent de prendre des clichés toujours plus appétissants.

En effet, tout comme l’autoporn ou le viewporn, le terme foodporn est né de la juxtaposition de food (nourriture) et de porn (pornographie). Aujourd’hui, le plaisir visuel est tout aussi important que le plaisir gustatif lui-même. Regarder une photo de burger provoque désormais une sensation quasi physique de désir. Plus la photo sera capable de faire saliver, plus elle sera partagée et likée. Sur les réseaux sociaux, les aliments sont stratifiés, voire sublimés.

Quelles sont donc les origines du foodporn ?

Il semblerait que l’une des premières fois où le mot “porn” a été associé au domaine de l’alimentaire a été en 1977 dans le NY Review of Books qui avait publié un article sur un livre de cuisine de Paul Bocuse. La revue innovait avec le terme « gastroporn » qui désignait des livres ou des magazines contenant des images de nourriture alléchante provoquant deux effets simultanés : d’abord l’envie profonde de s’écrier « Oh Oui, j’en veux encore !! »,  puis un sentiment de culpabilité lié à l’accumulation d’images gourmandes.

Dans les années 80-90, il était déjà coutumier dans certaines annonces et panneaux publicitaires “d’érotiser” des produits alimentaires. Les plus anciens se souviendront peut-être des publicités pour le fromage Caprice des Dieux, ou bien celle pour le chocolat Nestlé ” Nestlé, c’est fort en chocolat

——– Le coin des otaku ——–

Le foodporn s’est fortement popularisé au Japon notamment grâce à Food Wars. Ce manga de Yūto Tsukuda représente l’essence même de ce qu’est le foodporn avec des dessins de plats toujours plus affriolants.

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#Hashtag FoodPorn

Le foodporn peut être junk food (nourriture grasse et calorique), healthy food (nourriture saine basée sur des ingrédients naturels), dude food (nourriture partagée entre amis)… Cependant les photos les plus retrouvées derrière cet hashtag sont celles de junk food.

Sur les réseaux sociaux, la valeur d’un plat est accrue par le nombre de likes, de commentaires ou de partages, et non pas par la recette ou les techniques utilisées par le chef. Voici une liste des “Most Hashtagged Foods” (plats les plus populaires) sur Instagram en 2016.   

Mais qu’en pensent les diététiciens ?

Nous avons interrogé deux spécialistes marseillaises de la nutrition sur cette tendance.

Pour Margot Theodorakis, diététicienne dans le 5e arrondissement, le phénomène s’est d’abord développé dans les grands pays asiatiques (Japon, Corée du sud) où les populations sont très connectées. En effet, on y retrouve beaucoup de talk shows et de magazines où la nourriture est mise en valeur et présentée de façon particulièrement appétissante. Mme Theodorakis identifie beaucoup d’aliments qui ne sont pas recommandés d’un point de vue diététique dans le FoodPorn dont elle a connaissance. “On est loin de la démarche d’active food”, c’est-à-dire d’aliments bons pour la santé. Les plus touchés par cette mode sont d’ailleurs les “adulescents”, c’est-à-dire les jeunes adultes.

Mme Rachel Kénio, diététicienne dans le 1er, partage fréquemment sur ses réseaux sociaux des photos et des vidéos de foodporn mais trouve qu’il y a une surexposition de cette tendance. Elle essaie cependant de diffuser des images d’une alimentation saine. Mme Kénio, tout en étant contre la malbouffe, considère le foodporn comme un support de débat intéressant.

Qu’en disent les foodies ? 

Nous avons mené l’enquête dans notre entourage proche et interviewé deux foodies, les adeptes du foodporn, étudiantes en BTS dans notre lycée.

Nadjirati a adopté ce concept dès l’obtention de son premier téléphone portable au collège. Selon elle, c’est utile, cela donne des idées de recettes et également des adresses à découvrir avec ses amies. Aujourd’hui Nadjirati se considère pleinement foodie car elle a le réflexe de prendre en photo ce qu’elle mange ou cuisine et de l’envoyer à ses amies.

Lilia parle même d’une obsession, celle de photographier et partager ce qu’elle mange. Elle s’adonne à une nourriture type “foodporn” deux à trois fois par semaine, tout en étant consciente que cela a une influence néfaste sur sa santé. “Oui, j’en suis peut-être devenue accro.” 

Quelle est la vision des gastronomes ?

Écrivaine, journaliste culinaire, cuisinière et photographe, Sophie Brissaud ne se considère pas comme une foodie mais une “chercheuse en cuisine”. Elle ne pratique pas le foodporn car, selon elle, il encourage une mauvaise attitude alimentaire et favorise la malbouffe.

Quant à Stéphane Méjanès, journaliste, il croque les critiques gastronomiques. Il pense que le foodporn  “c’est un truc du genre : bouffe régressive et honteuse. En terme d’image, c’est une assiette qui s’affiche dans sa nudité crue, qui assume son gras, sa sauce, ses ingrédients considérés comme vulgaires.” 

Conclusion

Le foodporn a su trouver sa place auprès d’une communauté de personnes hyper connectées et paradoxalement isolées. Il est bien plus qu’une singularité culinaire, c’est un véritable phénomène sociétal. En se focalisant sur le visuel de la nourriture au détriment de la bonne table, le foodporn remet en cause les notions de saveur et de partage qui sont pourtant centrales dans l’expérience du repas.

* Emile Ronger et Adan Chrysostome sont étudiants en première année de BTS Négociation et Digitalisation de la Relation Client au Lycée Saint Exupéry de Marseille. Ils collaborent avec l’équipe du Bouillon de Noailles à la lettre d’information dans le cadre d’un projet scolaire 2020-21.