Ingrédient 1 – Coiffeurs

Lorsqu’en cet été 2020 je me suis mis en tête de pousser la porte des salons de coiffure du quartier pour parler de cuisine, la plupart des mes interlocuteurs ne se faisaient pas prier. Mais, étrangement, beaucoup d’entre eux ne voulaient pas que leur voix soit enregistrée. Un peu comme un indien ne voulant pas être pris en photo, de peur qu’on lui vole son âme. J’entrais de plein pied dans le domaine de l’irrationnel. Mais d’ailleurs, pourquoi les coiffeurs ?  

Adolescent, j’allais chez Rossi, devant la préfecture de police, où deux papets se relayaient pour jouer du ciseau. Le salon était célèbre pour ses deux spécialités : la coupe à la tondeuse et les prix défiant tout concurrence. C’était le repaire de tout ce que la ville comptait de rockers, punks, mods, ska, skins et antifa. Et tout ce beau monde se côtoyait le temps d’une coupe. C’était un défilé de bretelles, de bombers noirs et de crêtes, de Docks Martins et de Harlington, de badges et d’épingles à nourrice, de houppettes et de crânes rasés, de perfectos et de jeans retroussés, de polos Fred Perry et de ceintures cloutées – Devant chez Rossi / Sur le trottoir on se toisait / Et parfois des bagarres éclataient

Plus jeune, à Alger, chez El Biskri, le coiffeur de mon quartier, j’attendais mon tour, assis sur une chaise en plastique moulé. Mais, comme tout le monde, il m’arrivait de m’asseoir sur le capot d’une voiture devant la boutique et de déguster un thé, un café goudron ou un chocolat au lait avec un croissant, un mille-feuilles ou un beignet. Le salon de coiffure était coincé entre un café et un boulanger. Depuis, j’ai toujours imaginé que Jouxtant un salon de coiffure / Il y a, tout à côté / Un bar, un café, un troquet

Lorsque j’étais enfant, longtemps, mon père a exhibé ses instruments de coiffure, vestiges de son échoppe sombre et étroite de la rue Bruce (aujourd’hui rue Hadj Omar), en bas de la Casbah. Était-il un bon coiffeur ? J’en doute, même s’il avait un diplôme. Mais alors que j’avais toujours cru Mon père planqué / Pendant les combats / Jouant au coiffeur dans la Casbah /, en réalité, depuis son salon, il passait des armes et de la nourriture aux combattants du maquis pendant le conflit – ce que l’on appelle d’un côté « Révolution » et de l’autre « Guerre d’Algérie ». Mon père, un héros ? 

Mais quel rapport avec la cuisine ? Et d’où vient l’idée de pousser les portes des salons pour parler d’alimentation ? Aucune idée. Ce que sais c’est que, dans chacun d’eux (il y a en 61, ce qui, ramené à la population du quartier (4863 au dernier recensement) fait une moyenne d’1 coiffeur pour 79 habitants), j’aurais voulu m’asseoir pendant des heures pour les regarder travailler, écouter les conversations, refaire le monde avec eux. Car chez les coiffeurs aussi on refait le monde. Entre deux repas.

Mo Abbas

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Ingrédient s’achète au prix de 5 € l’unité. Oui mais où ?

  • à l’Atelier de l’Arc – 7, rue de l’Arc Marseille 1er
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Nous pouvons l’expédier sur le territoire national moyennant 2€ de frais de port en sus par exemplaire.

Ingrédient est une revue de cœur et de ventre, dont le prix de vente ne reflète pas le coût réel de production. Les dons complémentaires sont les bienvenus. Ils contribuent à se rapprocher de l’équilibre financier. 

Le Bouillon de Noailles remercie chaleureusement pour ce numéro d’Ingrédient les partenaires marseillais suivants : Mathilde Chèvre et les éditions Le port jauni, l’imprimerie CCI, l’auteur Mo Abbas, la jeune illustratrice Louise Azuelos, ainsi que la caisse Gambetta du Crédit Mutuel.

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