Ingrédient 3 – Rue de l’Académie

Gamin, j’accompagnais ma mère au numéro 8 de la rue de l’Académie où elle mettait au clou ses bijoux, chez Cabas, prêteur sur gage. L’usurier existe toujours et ma mère y a perdu tous ses bijoux. Je la connais donc depuis longtemps. Aujourd’hui, c’est ma rue. C’est là que j’habite.

Il existe plusieurs manières de parler d’une rue. On peut en parler de manière scientifique (topographique, altimétrique, géographique, historique), anecdotique ou sentimentale. On pourrait dire par exemple que la rue de l’Académie est une ligne droite de 339 mètres de long sur 10 de large qui se trouve à une altitude de 18,54 mètres au dessus du niveau de la mer. Que, sous le Révolution elle s’appelait rue de la Révolution, tout simplement, et que, sous le règne de Louis-Philippe, elle conduisait à l’Académie de Marseille, située dans l’ancienne chapelle des Bernardines – d’où son nom depuis le milieu du 19ème. Dire qu’elle aboutit, à l’est, sur la rue d’Aubagne et qu’à partir de ce point une petite portion descend en pente douce vers la rue de Rome mais en ayant entre-temps changé de nom (rue Rouvière) – les voies de l’odonymie sont impénétrables ; à l’ouest, sur la jonction cours Lieutaud-cours Garibaldi, où elle débute par une étrange place devant le parvis arrière de la gare de l’Est (autrement dit la station métro-tramway Noailles), devant l’ex-Bourse du Travail aujourd’hui siège du syndicat Force Ouvrière (FO pour les intimes). Cet ersatz de place se nomme Léon
Jouhaux, nom du fondateur du syndicat qui, avec les subsides de la CIA, a été créé pour combattre l’influence de la CGT et du Parti Communiste – l’histoire est connue – et dont on prétend qu’il fait la pluie et le beau temps sur la ville – je ne sais pas si ça a un rapport mais il a beaucoup plu ces derniers temps. Dire qu’elle est traversée en son milieu par la rue du Musée – on n’a jamais su lequel…

Depuis que j’y habite, j’ai observé ma rue pendant de longues heures accoudé à la fenêtre. J’inventoriais les magasins, dont je notais les noms scrupuleusement. J’observais les ouvriers qui défonçaient le pavé à intervalles réguliers et le camion de la Brinks réglé comme du papier à musique qui s’arrêtait deux fois par jour chez Cabas (9h-16h). Je comptais le nombre de voitures qui la traversaient à toute allure et les passants, que je dénombrais consciencieusement, combien de filles, combien de garçons. Mais le temps d’un clignement de cil, vingt ans ont passé et la rue s’est métamorphosée. Des commerces ont été transformés en garage ou en atelier d’artistes, et les rideaux tirés sont légion – attendant, qui un spéculateur, qui une crèche municipale. Quelques immeubles fermés aussi depuis plusieurs années, frappés par des arrêtés de péril.

On se surprend alors à devenir nostalgique, à regretter ce qui a été, ce qui n’est plus. Constater la vitesse à laquelle les commerces changent d’enseigne et le turnover dans les appartements. Repérer les marchands de sommeil, les locations saisonnières et les touristes de plus en plus nombreux – on les reconnaît aux valises à roulettes qui grincent sur le pavé. Comme disait le grand Charles (pas le militaire, le poète) : « La forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel. »

Mais on se secoue. On se dit : le plus important c’est ce qui est là, maintenant. Les gens. Des voisins, des amis, des amours, des commerçants, des artistes, des inconnus aussi. Et des rencontres. Encore et toujours des rencontres. Et c’est en quête de nouvelles rencontres que j’ai arpenté ma rue en ce mois de septembre 2020. La cuisine n’était qu’un prétexte.

Mo Abbas

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Ingrédient est une revue de cœur et de ventre, dont le prix de vente ne reflète pas le coût réel de production. Les dons complémentaires sont les bienvenus. Ils contribuent à se rapprocher de l’équilibre financier. 

Le Bouillon de Noailles remercie chaleureusement pour ce numéro d’Ingrédient les partenaires marseillais suivants : Mathilde Chèvre et les éditions Le port jauni, l’imprimerie CCI, l’auteur Mo Abbas, le jeune illustrateur Azad Eurdekian, ainsi que la caisse Gambetta du Crédit Mutuel.

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