Ingrédient 5 – Faits maison

À visage découvert

Nous avons été confits. Nous avons mijoté en couvre-feu. Et maintenant ? Retour à la normale ? Vaccinés ? Contre quoi ? L’impermanence et l’évanescence de toute chose ? Comme dans le conte, si notre maison n’était pas solide, elle pouvait être soufflée. Et où s’abriter alors ? « Ne pas être à sa maison, c’est ne pas pouvoir lâcher prise. C’est perdre tous ses repères, ses habitudes, son quotidien, ce qui fait qu’au jour le jour c’est plus facile la vie », confiait Marie (qui me donnera une recette) à Anthony Micaleff, reporter-photographe, auteur d’une remarquable enquête sur les « délogés » de Noailles et du centre-ville. Anne-Marie et Mohamed me donnent à voir son recueil et le site indignetoit.com avant de me parler cuisine. Car au mois de février dernier, lorsque je suis venue à Noailles, la majorité de celles et ceux auxquels je propose d’évoquer leurs façons de se nourrir pendant le confinement et le couvre-feu évoquent d’abord le 5 novembre. Ce qu’il a changé dans leur vie. L’avant et l’après. C’est sûrement parce que je ne suis pas d’ici. Je les écoute.

Moi, je vis à Paris. À Belleville-Ménilmontant. C’est un peu comme Noailles, mais en plus grand. Quand je viens à Marseille, assez souvent ces dernières années, sans très bien savoir pourquoi d’ailleurs, mes pas me mènent d’abord à Noailles. Je flâne au marché des Capucins pour l’atmosphère, entendre les mêmes «Marlboro, Marlboro » que dans mon quartier. Tout est à peu près pareil. J’achète une pizza pas très bonne, enfin aussi banale qu’à Paris. Mais pourquoi cet instinct grégaire qui me fait me mêler quelques instants à la foule ? La nature humaine. Sans doute. Ou bien pour retrouver l’ambiance de mon quartier. Ou encore pour ressentir la familiarité de quelque chose de confiné et d’exigu. D’un peu secret. Peut-être les soirs de shabbat où toute ma famille se réunissait dans l’arrière-boutique de l’épicerie orientale du grand-père. Quartier de la Roquette, où se retrouvaient, au milieu du siècle dernier, les exilés venus de la mer Noire. Quand mon père me raconte son enfance, c’est de ça dont il se souvient.

Une fois que je me suis bien confinée aux Capucins, je peux vaquer à autre chose. Au grand air. À Noailles, comme à Belleville-Ménilmontant, on n’a pas vue sur la mer, mais sur la vie des autres. C’est de ça dont il est question ici. Portes ouvertes, apéros cages d’escalier, collectes alimentaires, repas solidaires et maraudes de distribution…

L’autre, je le rencontre d’abord des yeux. Derrière le masque, la bouche sourit mais je ne la vois pas. C’est fou comme les yeux sourient. Je ne m’étais jamais rendu compte avant le port du masque à quel point les yeux sourient. J’ai rencontré tant de personnes qui me souriaient à plein regard que j’en suis encore émue. Et lorsque le masque tombait, j’étais souvent surprise. Je m’étais fait une autre idée du visage. J’avais imaginé. C’est un autre qui apparaît. Et c’est très bien comme ça.

Laure Naimski

Le Bouillon de Noailles remercie chaleureusement pour leur contribution à ce numéro d’Ingrédient : l’autrice Laure Naimski, l’illustratrice Célie Miloch, la graphiste Zeynep Perinçek, ainsi que toutes les personnes ayant donné de leur temps et des recettes, Mathilde Chèvre et les éditions Le port jauni, et l’imprimerie CCI.

Des sons, des voix, des gens, des recettes :

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